Le pneu rechapé prend tout son sens écologique et économique aujourd’hui à l’heure des véhicules propres et d’une politique orientée vers plus d’économie circulaire. Il y a un an, le gouvernement français inaugurait son premier « green deal » avec le rechapage des pneus. Objectif : redorer l’image du pneu rechapé auprès des transporteurs routiers et lutter contre une distorsion concurrence qui plombe la filière depuis dix ans. Premier bilan des actions et des résultats.
Il peut générer une économie de 35 % de matières premières et une diminution de 50 % de déchets produits. Ses vies multiples lui permettent de rouler pendant 660 000 km. Le pneu rechapable a semble-t-il toutes les qualités pour équiper un camion, un bus, un engin agricole ou des avions. Et pourtant, depuis 2012, ses ventes reculent dans la catégorie poids lourds, passant de 50 % à 39 % en 2017. Dans cinq pays européens (France, Italie, Allemagne, Espagne et Royaume-Uni) cités par l’étude EY*, le marché du pneu rechapé est en baisse de 20 % depuis cinq ans. Si cette tendance se poursuit, ce sont 1200 emplois menacés en France d’ici à 2020, sur 4000 environ. A l’échelle européenne, même scénario. Le déclin du pneu rechapé depuis 2010 a entraîné la perte de 3200 emplois directs et indirects sur 32 000 emplois. Derrière ces emplois, il y a une industrie qui a généré en Europe 1,2 milliards d’euros en 2015, dont 172 millions en France.

Depuis deux ans, une stabilisation des ventes de pneu rechapé est observée en France. La conjoncture est sans doute plus favorable. Les mentalité changent aussi, souligne Thierry Martin-Lassagne, vice-président du SNCP (Syndicat national du caoutchouc et des polymères) : « la filière du rechapage mène un travail de sensibilisation de fond auprès des garagistes et des distributeurs ». cela commence à porter ses fruits, mais c’est sur la durée que la démarche doit être menée pour relancer la filière.
La situation, malgré des signaux positifs, reste fragile
Quelles sont les causes de cette désaffection ? Une image tout d’abord, celle d’un pneu qu’on utilise plusieurs fois et dont on change la bande de roulement pour le garder plus longtemps. Pourtant, les professionnels du rechapage ont développé un savoir-faire qui tient compte aujourd’hui à la fois de la qualité de roulement, de la sécurité et des nuisances sonores. Plus rien à voir avec les pratiques d’il y a quinze ans. Le prix ensuite. Un pneu rechapable, c’est avant tout un pneu premium, c’est-à-dire haut de gamme. Son prix peut être en effet un à deux fois plus élevé que celui d’un pneu d’entrée de gamme, importé d’Asie. L’arrivée de ces produits en Europe a déstabilisé la filière depuis environ dix ans. Leurs volumes en Europe ont été multipliés par 2,3 en cinq ans. Une aubaine sans doute pour les transporteurs routiers qui en période de crise ont préféré faire des économies sur le court terme. Mais au final, des pneus qui s’usent rapidement et ne garantissent pas les meilleures performances techniques, environnementales et sécuritaires. Un pneu premium rechapable est deux fois plus cher à l’achat mais sa durée de vie est multipliée par 2,5 en moyenne.
Fausses économies
La concurrence des pneus importés est déloyale, souligne le SNCP, car elle ne respecte pas les règles en matière d’affichage de performance des pneus sur la consommation de carburant, les émissions sonores et le freinage sur sol mouillé. A cela s’ajoute le problème des HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques), considérés par le règlement REACH comme susbstances cancérigènes et susceptibles d’être présentes dans les pneus importés d’Asie, sans pouvoir le contrôler. C’est pourquoi, l’ensemble de la filière française pneumatique et caoutchouc porté par le SNCP et le SPP (Syndicat des professionnels du pneu) a décidé de réagir en alertant les pouvoirs publics. Cela s’est traduit l’an dernier par la création du premier ECV (engagement pour la croissance verte), concept hollandais de partenariat public-privé, baptisé aussi « green deal ». Pendant trois ans, professionnels (manufacturiers, distributeurs, collecteurs, éco-organismes en charge du recyclage) et administratifs dont la DGPR la DGE et la DGCCRF s’engagent à atteindre plusieurs objectifs pour promouvoir ce mode de réutilisation et relancer cette industrie.

« Nous sommes en cohérence avec la feuille de route sur l’économie circulaire qui souhaite valoriser le réemploi et les assises de la mobilité qui prévoit de verdir le parc automobile français, indique Brunot Muret directeur économie et communication au SNCP. Nous avons encore deux ans pour réussir ». Un an après sa signature, le « green deal » français a déjà permis de réaliser quelques avancées prometteuses. Parmi elles, une brochure pédagogique, pour en finir avec les idées reçues, a été conçue par le SNCP et SPP et diffusée aux distributeurs et aux transporteurs. Un simulateur comparatif sera également disponible sur le site www.rechapage.fr, en cours de construction, d’ici à la fin du premier semestre. Tout transporteur pourra ainsi comparer les pneus en fonction de l’usage et du véhicule, et calculer les gains économiques et environnementaux. En Allemagne, la filière a une longueur d’avance sur l’étiquetage. Il faut dire que ce marché emploie près de 6000 personnes. Une campagne de tests a été réalisée l’an dernier par le WDK (Wirtschaftsverband der deutschen Kautschukindustrie) pour contrôler la conformité des pneumatiques avec le règlement étiquetage. Cela a permis entre autres de mettre en lumière quelques dysfonctionnements et fraudes de la part de plusieurs fabricants. Enfin, la filière allemande a choisi d’aller plus loin dans la reconquête des transporteurs en proposant une incitation financière à l’achat. Cette option sera-t-elle suivie sur le territoire français ?
Des actions jusqu’en 2019
La filière française semble s’inspirer de son homologue allemand avec la mise en œuvre d’un simulateur comparatif et d’un contrôles de conformité du dispositif d’affichage. Par ailleurs, la surveillance des importations de pneus par les douanes a été renforcée. Dans le cadre du « green deal », les actions se poursuivent avec comme axes de réflexion, le projet d’une modulation de l’éco-contribution environnementale en fonction de la rechapabilité. Le SNCP travaille en partenariat avec Aliapur et le GIE France Recyclage Pneumatique pour mener cette démarche à terme. Autre projet, celui d’intégrer plus de pneus rechapés dans la flotte publique. Alors que l’État souhaite mettre l’accent sur la commande publique responsable, le pneu rechapable aurait en effet toute sa place. Reste à convaincre les administrations qu’un pneu rechapable est largement plus intéressant sur l’ensemble de son cycle de vie qu’un pneu d’entrée de gamme non rechapable. Les flottes privées ne sont pas oubliées. Une étude d’estimation du parc est en cours. Les chartes et labels des chargeurs et transporteurs doivent évoluer, explique le SPP. A ce jour, ils intègrent des objectifs de réduction de CO2. Demain, ils pourraient aussi tenir compte de l’économie circulaire, avec comme critère requis, la réduction des déchets et de la consommation de matières premières.
* Etude EY publiée en octobre 2016 : l’impact socio-économique du rechapage poids lourd en France et en Europe
En plus :
- Les ventes de pneus rechapés poids lourds ont représenté en France 727 000 unités selon la SNCP et 4,5 millions en Europe selon ETRMA.
- Depuis 2005, le rechapage et le réemploi ne représentent que 15 % des modes de valorisation des pneus, selon les chiffres 2017 d’Aliapur.
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